Le 18 mai 1962, la Gendarmerie reçoit le privilège de partager avec Paris le patronage de Sainte Geneviève par le Rescrit du Pape Jean XXIII, répondant ainsi à la requête de l’Evêque aux Armées et du Père Wagner, Aumônier national. En souvenir du miracle des  » Ardents « , la fête liturgique fixée au 3 janvier est portée pour la Gendarmerie au 26 novembre.
Née vers 420 en Gaule et morte vers 500, sa vie est ponctuée de miracles. Mais Geneviève est connue surtout pour sa défense de la ville de Lutèce. En effet, lorsque Attila envahit la Gaule en 451, elle s’attache à relever le moral des lutéciens et organise la défense de la ville qui reste inviolée.
A la mort de Childéric en 481, son fils Clovis lui succède. Ce dernier décide de porter le dernier coup à la puissance de Rome déjà chancelante. En 486, il entreprend la conquête de la Gaule. Geneviève prône la résistance au nom de la défense de la foi chrétienne face aux Francs païens. Clovis se heurte à la défense de Paris que Geneviève soutient en organisant son ravitaillement malgré le blocus des Francs. Paris ne tombe pas.
C’est donc grâce à son comportement remarquable dans les moments difficiles et son action en faveur des populations que Geneviève est choisie comme patronne de la Gendarmerie. Le cierge constamment allumé qu’elle tient à la main sur les représentations traditionnelles symbolise l’ardeur jamais éteinte, qu’elle a le don de communiquer à son entourage.

Sainte Geneviève « Patronne de Paris », par Fabienne Nitro-Garriga

Au printemps 451, un vent de panique balaie le nord de la Gaule: ATTILA, à la tête des hordes de HUNS, d’OSTROGOTHS, de FRANCS, et de BURGONDES, a franchi le Rhin. Le 7 Avril, METZ est prise, pillée et incendiée; sa population, laïque et cléricale, qui, en cette veille de Pâques, se préparait a célébrer l’Agneau Pascal, est en grande partie égorgée. La prochaine étape de celui qui se dénomme lui même le « fléau de Dieu » pourrait bien être Paris.
Dans leur ville les Parisiens, en proie à la terreur, se préparent à l’exode, entassant biens et familles dans des chariots ou des bateaux. La fuite semble être la seule voie de salut. Certes, l’île de la Cité et le Forum, sur la rive gauche de la Seine, sont fortifiés; sans doute, le Parisiens pourraient-ils s’y retrancher; mais quels secours pourraient-ils espérer ?
En ce cinquième siècle, l’Empire Romain d’Occident s’est effondré. Incapables d’endiguer le flot des Barbares, les empereurs successifs les ont laissés s’installer sur le territoire de la Gaule, en échange d’une reconnaissance théorique de la souveraineté romaine. Ainsi, les WISIGOTHS, ont créé leur propre royaume autour de leur capitale TOULOUSE. Des BURGONDES occupent la Sapaudia, actuel Jura Suisse et Français; les FRANCS SALIENS règnent sur le nord-est, de Nimègue à Tournai. La puissance de l’Empire n’est plus qu’un souvenir amer et les villes abandonnées à elles-mêmes se sont repliées à l’abri de puissants remparts.
Dans la cohue bruyante qui se presse dans les rues de l’île, une voix s’élève pourtant pour appeler les hommes au courage et à la foi:
Attila n’assiégera pas Paris, Dieu ne le permettra pas, les Chrétiens doivent avoir confiance. Celle qui ose ce sermon, en ces heures de panique, se nomme Geneviève.
Les Parisiens la connaissent bien pour l’avoir souvent entendue prêcher.
Mais ce jour là, excepté quelques femmes de l’aristocratie qui se rassemblent dans le baptistère Saint Jean pour implorer la protection divine, les Parisiens ne sont nullement disposés à prier. La foule, hostile se masse autour de Geneviève. Chacun sait que la jeune femme ne se contentera pas de porter la bonne parole aux fuyards apeurés. D’origine noble, riche et d’une personnalité exceptionnelle, Geneviève bénéficie d’un crédit certain auprès des magistrats de la Cité.
A la curie, son avis est écouté et l’exode, si elle s’y oppose, risque d’être interdit. Aussi, loin de calmer les Parisiens,les sermons de la jeune femme les exaspèrent. Peu à peu la fureur sourd autour d’elle. Déjà d’aucuns se baissent et ramassent des pierres « A mort la fausse prophétesse ! « . Mais un homme s’interpose : archidiacre d’Auxerre, il apporte à Geneviève les eulogies – i.e à l’origine, pains non consacrés que les fidèles offraient et qui, une fois bénis, étaient distribués au peuple. Par la suite, furent appelés « les eulogies » les petits cadeaux, objets bénis, que les évêques ou les communautés religieuses s’échangeaient en gage d’amitié – que l’Evêque GERMAIN a laissées pour elle en mourant, trois ans auparavant.
Est-ce véritablement l’évocation du défunt saint évêque d’Auxerre qui détourne les Parisiens de leur funeste projet ? L’archidiacre n’est-il pas également porteur de la bonne nouvelle: Attila vient d’être battu aux Champs Catalauniques, en Champagne. Abandonnant METZ à ses ruines, le khan (roi HUN ou MONGOL) et ses hommes avaient progressé vers le sud ouest, dévastant bourgs et villes sur leur passage et mis le siège devant ORLEANS. Mais la cité, sous la houlette énergique de son évêque Aignan, avait résisté. Au chant des psaumes, lors d’une procession, les assiégés s’en étaient remis à Dieu. Pragmatique, Aignan avait également lancé un appel de détresse au chef des armées romaines, Aétius.
Le Généralissime connaissait bien les HUNS, desquels enfant, il avait été l’otage. Lié à Attila, il avait su, à l’occasion, pour servir Rome, ou sa carrière, utilisé son redoutable ami. Aétius était donc l’homme de la situation; mais ses effectifs, trop peu nombreux, ne pouvaient seuls intervenir utilement. Il fallait demander aide aux Barbares, et en premier lieu, aux plus puissants d’entre eux, aux WISIGOTHS, qu’Aétius avait combattus quelques années plus tôt, alors qu’il tentaient de s’emparer d’ARLES, capitale des Gaules. Le noble Avitus, diplomate apprécié à la cour du roi Wisigoth Théodoric 1er , avait mené avec succès les négociations.

Les Romains, avec et contre les barbares.

Aussi est-ce solidement encadrée de troupes Wisigothiques, mais aussi Franques et Burgondes, que l’Armée romaine, qui comprenait elle-même nombre de Germains, avait marché sur ORLEANS. A cette nouvelle, Attila avait levé le camp et esquissé un mouvement de repli vers TROYES. Le nombre d’hommes que regroupaient les deux armées demeure ignoré; mais Jordanes, historien du VI ème siècle, parle d’une innombrable multitude et estime les effectifs Hunniques à 500.000 combattants. Ce chiffre, largement surévalué, est néanmoins révélateur de l’ampleur exceptionnelle des forces en présence.
C’est aux Champs Catalauniques – parfois également appelés les Champs de Mauriac et qu’on s’accorde aujourd’hui à situer quelque part entre TROYES et CHALONS-SUR-MARNE, sans plus de précisions – que le choc avait eu lieu le 20 Juin. La bataille acharnée avait finalement tourné à l’avantage des Romains et de leurs alliés, obligeant Attila à se retirer sans qu’Aétius juge opportun de le poursuivre. Les Burgondes avaient été décimés; les Wisigoths, durement éprouvés, avaient perdu leur roi Théodoric, tué au combat. Les pertes étaient également lourdes chez les Francs. Mais la victoire devait auréoler ces peuples Barbares d’un nouveau prestige et démonter pleinement l’étendue de leur puissance. L’humiliant désastre de Rome, capitulant devant Attila l’année suivante, le prouverait assez : les Champs Catalauniques avaient été l’oeuvre des Germains, sans lesquels les Romains se révélaient incapables de s’opposer aux armées du Khan.
Quoi qu’il en soit, le « fléau de Dieu » avait été chassé, Paris épargné comme Geneviève l’avait prédit, peut-être même grâce à son intercession. Germain d’Auxerre avait raison, Geneviève est bien l’élue de DIEU et personne dans Paris ne saurait plus en douter. C’est en effet à Germain d’Auxerre, si l’on en croit le premier biographe de Geneviève, que celle-ci doit sa vocation. Elle n’a guère que sept ans quand le saint évêque et son ami Saint Loup de Troyes débarquent à NANTERRE, halte dans le long voyage qu’ils ont entrepris, en cette année 429, pour les îles Britanniques où sévit le pélagianisme – i.e hérésie apparue au V ème siècle en Occident, professée par Pélage, né vers 360 au Pays de Galles. Pélage reconnaissait à l’homme un libre arbitre total dans la pratique de la vertu, la grâce n’étant qu’un adjuvant. Il niait le péché originel qui entache tout être à sa naissance, ôtant ainsi au baptême sa puissance salvatrice et à la rédemption sa raison d’être – .
Aux parents de Geneviève, Sévérus et Gérontia, venus avec une foule dense faire les honneurs du vicus, – i.e dans l’antiquité d’influence latine, agglomération secondaire : bourg ou village. – Germain prophétise:
« Heureux êtes-vous d’être les parents d’un tel rejeton ‘ Elle sera vénérée. Savez-vous qu’à sa naissance il y eu une grande joie parmi les Anges et que cet évènement a été célèbre avec allégresse ? » Geneviève veut-elle être consacrée à Dieu ? Germain, cette fois, s’est adressé directement à l’enfant qui acquiesce . « Béni sois-tu, Père, tu vas au devant de mes désirs ».
Quelques jours plus tard, Geneviève, se prépare pour se rendre à l’office lorsque sa mère lui intime l’ordre de rester à la maison. Geneviève refuse, s’entête. Le ton monte et la brûlure d’une gifle met brutalement fin à la rébellion enfantine. A l’instant précis où Gérontia a infligé le soufflet à sa fille, une obscurité totale l’a enveloppée. Elle demeura ainsi aveugle près de deux ans, jusqu’à se qu’ayant enfin admis la prédestination de son enfant, elle soit guérie miraculeusement par celle-ci. A la mort de ses parents, Geneviève ne peut rester seule. Elle quitte NANTERRE, et, suivant les conseils du Concile d’Hippone de 393 recommandant que les vierges consacrées orphelines soient confiées à des femmes pieuses et sages, s’installe chez sa mère spirituelle, probablement sa marraine, à Paris, dans l’île de la Cité, où elle ne tarde pas à tomber malade. Ayant sombré dans une inertie totale, elle est tenue pour mourante et veillée pendant trois jours et trois nuits. Mais ces heures qui s’égrènent entre vie et mort lui révèlent successivement les splendeurs du Paradis et les horreurs du cloaque infernal. De ces visions sa foi sortira fortifiée.
Rétablie, Geneviève fréquente assidûment l’office et pratique une ascèse rigoureuse, émaillée de longues nuits de prière et de jeûnes excessifs. Pourtant, l’animosité ne cesse de croître autour d’elle et ce sont des propos fort peu élogieux qui sont rapportés à Germain lorsque celui-ci, au cours d’un second voyage pour la Bretagne, en 444 / 447 s’arrête à Paris et s’enquiert de sa protégée.
La malveillance des Parisiens, peut surprendre. Certes, il est mal perçu qu’une femme prêche à des hommes en public, ce que Geneviève a coutume de faire, et en 475, un canon interdira cette pratique jugée peu conforme à la bienséance.
Mais cette attitude, aussi déplacée puisse-t-elle paraître, ne suffit pas à justifier les calomnies dont Geneviève fait l’objet.
Comme le révèle son prénom GENOVEFA, aux consonances franques, Geneviève est une Barbare. Sans doute est-elle issue d’une de ces nobles familles Germaines, liées depuis longtemps à l’Empire et menant une carrière prestigieuse au sein de l’Armée Impériale. Ainsi, son père Sévérus a-t-il probablement combattu aux côtés des Romains en maintes occasions. Peut-être, lors des terribles invasions vandales de 406, faisait-il partie des troupes Franques qui défendirent vaillamment la frontière Rhénane. Mais les aristocrates Barbares et leurs hommes ne sont pas pour autant des appuis sûrs. Les alliances, fragiles, se font et se défont au rythme des changements politiques et des intérêts de chacun. Ennemis, les Germains sont des guerriers redoutés pour leur science des armes et leurs exactions; alliés, ils se révèlent des hôtes turbulents et brutaux que les Romains méprisent. Mais, après les Champs Catalauniques, les rôles sont redistribués. Il est devenu évident que la Gaule ne peut espérer subsister sans la protection des Barbares. Dans le nord, la romanité pour survivre doit se concilier les faveurs des chefs Francs.
Que les médisances à l’encontre de Geneviève se métamorphosent précisément à cette époque en louanges ne saurait être fortuit. Les Parisiens vont avoir besoin d’un porte-parole auprès des Barbares, et qui pourrait mieux remplir cette fonction qu’une des leurs, noble, déjà écoutée des magistrats de la Cité et élue de Dieu de surcroît? Parmi tous les Barbares alliés, – ou supposés tels – qui gravitent autour de Paris, le Franc Childéric jouit d’un prestige particulier. Un traité, lui confiant l’administration civile et militaire de la Belgique Seconde, l’unit au nouveau chef des armées, le maître de la milice Aégidius. Légitimant son autorité sur le territoire gaulois, cette reconnaissance officielle assure par contrecoup sa suprématie sur les autres rois Francs. Par intérêt politique, mais également, comme nombre d’autres Germains, par fascination pour l’Empire et la brillante civilisation qu’il a générée Childéric a opté pour le statut de fédéré et la subordination à Rome. Avec fierté, le Barbare arbore les insignes du Général romain -fibule cruciforme en or et paludamentum – i.e ample manteau de couleur écarlate attaché par une fibule sur l’épaule droite, porté par les hauts dignitaires de l’armée Impériale et en premier lieu par l’Empereur – insignes qu’il emportera dans sa tombe. Aégidius, quant à lui, y a gagné un renforcement de ses effectifs militaires, qui va lui permettre de combattre avec succès le péril wisigothique. En 461, Majorien, dernière grande figure impériale d’Occident, est mis à mort par le puissant Ricimer, qui aristocrate suève et fils d’âne princesse wisigothique, nommé patrice par l’Empereur d’Orient, mène une politique favorable aux siens. Aégidius, ami de l’Empereur exécuté, est aussitôt relevé de ses fonctions et remplacé par Agrippinus, aristocrate Gaulois que Majorien avait fait juger et condamner pour trahison. Refusant de reconnaître toute légitimité au gouvernement en place et fort de soutien de la Gaule septentrionale, Aégidius rentre alors en sécession avec Rome. La rupture entre la Gaule du sud, aux mains des Wisigoths et fidèle à Ricimer, et la Gaule du nord, s’appuyant sur les Francs pour préserver sa romanité, est consommée. En 463, Aégidius et Childéric écrasent les armées wisigothiques près d’ORLEANS.

En conflit avec la sentence d’un roi.

C’est probablement à cette époque que le roi Franc, cantonné à Paris, se trouve confronté à Geneviève. Devant faire exécuter des prisonniers, et redoutant l’intervention de la jeune femme, Childéric fait sortir les condamnés de file de la Cité et donne l’ordre de fermer les portes de l’enceinte derrière lui. Précaution inutile, Geneviève prévenue de l’exécution imminente, se présente devant les lourds vantaux, qui, telles les portes célestes et infernales de ses visions, s’ouvrent d’eux-mêmes. Childéric s’incline et accorde alors la grâce requise. A une époque où Francs et Romains sont encore deux peuples séparés, régis par des lois différentes, il est peu probable qu’une Gallo-romaine, même d’origine Franque, ait eu la possibilité de contester la sentence d’un roi fédéré à l’encontre de ses propres hommes. Pour que Geneviève puisse légitimement intervenir, les condamnés devaient être Romains.
Les évènements de 461 avaient probablement entraîné l’affrontement entre partisans de la fidélité à Rome et ceux de la sécession. Childéric avait pu être envoyé à Paris par Aégidius pour rétablir l’ordre et décapiter l’opposition récalcitrante, ce qu’il s’apprêtait à faire lorsque Geneviève s’était miraculeusement opposée à l’exécution.
Le roi Franc aurait-il renoncé à accomplir sa mission dans le simple souci de ne pas déplaire à une vierge consacrée ?
Respectueux des institutions, il redoutait probablement davantage en Geneviève la représentante de la Cité (investie, pour les besoins de la cause, des fonctions normalement réservées au defensor civitatis – i.e défenseur de la Cité, il apparut sous Valentinien, en 364. 11 avait pour tâche principale de défendre la population contre les agents de fisc souvent trop zélés. En outre, il possédait une compétence de juge de paix. A la fin de l’Empire, cette fonction fut souvent remplie par l’évêque – et basant son réquisitoire sur le droit romain) que la sainte inspirée par un Dieu étranger, le menaçant d’une damnation en laquelle il ne croyait pas.
Geneviève, quant à elle, entretiendra toujours de bonnes relations avec le chef Franc, puis, après lui, avec son fils CLOVIS.
Affinité de race ? Probablement. Mais aussi clairvoyance d’une femme qui, appelée à jouer un rôle politique au sein de sa Cité, sait que la Germanisation est inéluctable. Comme la majorité du clergé et des fidèles, elle souhaite que cette germanisation s’effectue plutôt sous l’égide des Francs Saliens, païens mais tolérants, que sous celle des Wisigoths, ariens qui expulsent et persécutent les Chrétiens d’obédience romaine. Ce soutien de l’Église Gauloise trouvera sa pleine justification et son aboutissement en 496, lorsque CLOVIS se convertira.
En 464, alors qu’Aégidius s’apprêtait à nouer des relations diplomatiques avec l’ennemi principal de Rome et de Constantinople, le vandale Genséric, il est assassiné par des sicaires de Ricimer. Avec sa mort ne disparaît pas pour autant, comme pouvait l’espérer le suève commanditaire du meurtre, l’alliance entre Francs et Romains. Et, en 469, venant en aide au Comte PAUL (maître de la milice) qui est tué au cours du combat, Childéric participe à la défense d’ANGERS contre les Saxons.
Au Comte Paul, succède le fils d’Aegidius, Syagrius. Des textes postérieurs assurent qu’il se qualifia de RexRomanorum (roi des Romains). L’attribution de ce titre est peut-être anachronique, mais elle reflète néanmoins la réalité d’une situation de fait : l’autonomie totale du nouveau maître de la milice et la conscience qu’il a – surtout après 476 , date à laquelle l’Ostrogoth Odoacre dépose le dernier Empereur – d’être le seul représentant de romanité en Occident.
De son côté, Childéric a pleinement saisi l’importance de son rôle sur l’échiquier politique, et, le pouvoir Franc grandissant, les deux forces qui collaboraient dans un lien de subordination vont peu à peu s’affronter sur un pied d’égalité. La rivalité ne s’éteindra définitivement qu’en 486, avec la défaite totale de Syagrius devant Clovis.
Dans ce contexte conflictuel, qui durera plus de dix ans, Paris est plusieurs fois assiégé. Il ne s’agit probablement pas de sièges en bonne et du forme, mais d’incursions ravageant les territoires alentours et coupant les voies de communication environnantes, murant la Cité dans l’isolement et le désarroi.
A l’occasion d’une de ces actions militaires, Paris qui n’est plus ravitaillé, succombe à la famine. Geneviève, une fois encore, va prendre en main le sort de ses concitoyens. Réquisitionnant avec autorité une flottille de onze bateaux qu’elle arme à ses frais, elle part chercher du blé en Champagne, remontant le cours de la Seine. La voie d’eau est alors plus rapide et plus sûr qu’un réseau routier ne bénéficiant plus d’aucun entretien et exposant le voyageur à de fâcheuses rencontres. On peut se demander pourquoi Geneviève partit pour TROYES et non pour MEAUX, où elle possédait de riches terres céréalières. La Champagne constituait-elle le « grenier » de Paris, ou bien les troupes Franques en campagne rendaient-elles tout accès à la Brie impossible ?
Après avoir accompli de multiples miracles, tant a ARCIS-sur-AUBE, où elle séjourne également, qu’à TROYES, rendant la santé aux malades et la raison aux déments, Geneviève prend le chemin du retour. Les bateaux lourdement chargés de grandes jarres pleines de grains se manoeuvrent difficilement, mais la sainte veille et ses prières tiennent lieu de gouvernail.
Dans la Cité, Geneviève répartit elle-même le blé avec équité, le vendant aux riches, le donnant aux pauvres, et distribuant aux indigents, qui ne possèdent pas même de four quelques pains. Dans l’Empire romain, même en temps de paix, le ravitaillement en blé d’une ville, l’annone, correspondait à une charge municipale. Alors que les autorités politiques semblent incapables d’honorer leurs obligations, l’intervention autoritaire de Geneviève qui réquisitionne des bateaux, probablement ceux de la célèbre corporation des Nautes – i.e corporation des bateliers Parisiens – légalement chargée du transport de Vannone et de l’impôt en nature, n’est pas un cas isolé.
A la même époque, l’Evêque Eutrope veille personnellement au bon approvisionnement de sa ville d’Orange et l’Evêque Lyonnais Patiens transporte par voie fluviale le blé qui fait défaut aux grandes villes de la vallée du Rhône (VALENCE, AVIGNON, ARLES) ruinées et affamées par les incursions Wisigothiques. Un peu partout, les évêques se substituent au pouvoir municipal de plus en plus déficient ou, du moins, tentent de suppléer à ses défaillances.
Geneviève quant à elle, usurpe toutes les autorités. civiles, mais aussi ecclésiastiques, puisque, parallèlement au rôle de magistrat municipal qu’elle semble tenir, elle parait également remplir les fonctions normalement dévolues a l’évêque, recevant régulièrement les prêtres de la Cité, ordonnant et exécutant en personne l’exorcisme public de douze possédés dans la Basilique Saint DENIS. dont elle est, à l’instar de tant d’évêques de son époque, 1e maître d’oeuvre.
Malgré les tourmentes et les peurs, ou peut-être à cause d’elles, le Cinquième siècle est un siècle de
bâtisseurs. Partout en Gaule on célèbre dans la pierre la puissance de Dieu et la gloire de ses Saints. A LYON, NARBONNE, TOURS, AUTUN ou VIENNE, clercs et laïcs contribuent à l’érection d’édifices religieux. Ces multiples fondations sont le fruit d’un engouement grandissant pour le culte des martyrs.
A Paris, DENIS, que la tradition populaire tient pour le premier évêque de la Cité et l’envoyé en Gaule de Saint CLEM EN T, disciple de Saint PAUL, jouit d’une vénération particulière. Dans le cimetière du vicus de Catulliacus, où il a été inhumé, Geneviève s’attarde souvent pour prier et c’est là qu’elle entend voir s’élever l’église dédiée au saint martyr.
Mais l’entreprise est onéreuse et Geneviève devra probablement, comme l’Evêque Rustique quelques années auparavant à NARBONNE lors de l’édification de sa cathédrale, faire appel au trésor public. La construction de la Basilique ne saurait donc être attribuée à la seule initiative d’une femme, aussi pieuse et riche soit-elle. D’autant qu’un tel projet pose, pour son exécution, des problèmes de droit – telle la cession du terrain – et d’organisation : collecte des fonds nécessaires, réquisition des ouvriers (tout citoyen devant un temps de travail gratuit à la communauté), répartition des corvées approvisionnement du chantier, que seules peuvent résoudre les autorités compétentes. Aussi est-ce dans le cadre d’une décision municipale qu’il faut replacer l’évènement. C’est d’ailleurs au membre le plus influent du Sénat local, le curateur – i.e créée par Domitien ou Trajan, d’abord sporadique et réservée à quelques villes, la fonction de curateur se developpa considérablement. A partir du IVème siècle, le curateur était devenu le premier magistrat du Sénat et le véritable maître de la Cité. Sa tâche principale était de superviser la gestion des fonds publics qu’échoit la tâche difficile de veiller au bon déroulement des opérations.
Mais, à SAINT-DENIS, point n’est besoin d’un curateur, Geneviève pourvoit à tout. Alors que les pierres à chaux fond défaut, une de ses prophéties révèle les emplacements oubliés de deux fours à chaux; que lé vin vienne à manquer et la sainte d’un signe de croix remplit une coupe à laquelle tous les ouvriers peuvent boire, sans que jamais elle ne se vide de son contenu.
Achevée vers 475, la Basilique Saint-Denis est un édifice à nef unique de plus de vingt mètres de long sur huit mètres de large. Aucune description de sa décoration nous est parvenue. Mais, cinq ans auparavant, l’Evêque Patiens achevait la construction de Saint Etienne de LYON. Son ami Sidoine Apollinaire (politicien et homme de lettres, devenu évêque de CLERMONT) dans un poème chatoyant d’émerveillement décrit l’intérieur « étincelant de lumière », les « caissons plaqués d’or », les « marbres aux reflets veinés », les « pierres couleurs de saphir » et les « verres couleurs d’émeraude ». Certes, la petite Cité de Paris ne peut se comparer, ni par son ampleur, ni par sa richesse à l’ancienne capitale des Trois Gaules et Saint Denis ne connut probablement pas un tel faste. Les matériaux précieux coûtaient cher et l’approvisionnement demeurait difficile dans un réseau commercial désorganisé. Mais dans toutes les villes, les édifices désaffectés constituaient des mines dé matières premières appréciables. Ainsi à ARLES, un diacre se blesse gravement en tentant de desceller un bloc dé marbre du théâtre. A Paris, nombre de monuments abandonnés – telles les arènes – servirent très tôt, dès le IIIème siècle, de carrières.
Nous ignorons également si, comme ce fut le cas à LYON pour Saint Etienne, la dédicace de Saint Denis a donné lieu à de grandes réjouissances. Niais, une fois érigée, la Basilique devient un lieu de pèlerinage, que Geneviève fréquente assidûment.
Un matin, bien avant l’aube, la sainte, accompagnée de plusieurs vierges, prend le chemin du vicus de Catulliacus. Le temps est pluvieux et l’obscurité oppressante. Brusquement tous les cierges s’éteignent. Courant d’air ou souffle démoniaque ? Les jeunes femmes apeurées se sont arrêtées;
mais Geneviève s’empare d’un cierge, qui aussitôt se rallume : et, lorsque le pieux cortège atteint Saint Denis, la flamme brûle toujours. Le miracle se reproduisit maintes fois. Les cierges s’allumaient spontanément à l’approche de la vierge. Une lueur, d’abord pâle et vacillante, hésitait et tremblotait comme si quelque esprit malin tentait de l’éteindre, puis, brusquement, la flamme rayonnante s’affirmait en une auréole de clarté. L’ange qui veillait sur Geneviève avait triomphé de l’hôte des ténèbres. Aussi le cierge, dont quelques morceaux arrachés furtivement à coups d’ongle suffisaient à guérir les malades les plus atteints, finit par devenir pour les Parisiens le symbole même de la sainteté de leur patronne. A tel point qu’au fil des âges, lorsque les artistes eurent à représenter Geneviève, c’est cet objet qu’ils lui choisirent comme attribut. Et dans la pierre ou le verre, sur la toile ou le parchemin, un combat dont l’ enjeu est une flamme sanctifiée continue à opposer pour l’éternité ange et démon.
La fin de la vie de Geneviève, hormis quelques miracles, demeure obscure. La sainte paraît pourtant avoir conservé intacte toute son énergie et, à soixante ans, cheminant jusqu’à ORLEANS, puis s’embarquant sur la tumultueuse Loire, elle se rend sur le tombeau du plus glorieux des évêques de Gaule : MARTIN .
Ascète rigoureux, fondateur du monachisme en Occident, thaumaturge, pourfendeur de démons, missionnaire inlassable, combattant sans cesse les adeptes d’un paganisme encore vivace dans les campagnes, évêque aimé de ses ouailles, cet ancien soldat à été pour la Gaule, au siècle précèdent, le phare du Christianisme. Dès sa mort, en 397, il est l’objet d’une profonde vénération et sa renommée se répend aux quatre coins de l’Empire. Sa vie, brillamment rédigée de son vivant par son ami Sulpice Sévère, tonnait un succès retentissant. A Rome, Carthage ou Alexandrie, les exemplaires de la « Vita :Martini » se vendent en rand nombre. Et jusque dans les déserts d’Egypte où se répand le monachisme, lettres et Chrétiens se passionnent pour la biographie du saint.
A TOURS, les pèlerins se pressent toujours plus nombreux. PAULIN de PERIGUEUX, contemporain de Geneviève, témoigne . « Ici, des diverses parties de la Terre, des foules accourent à l’envi ». Aussi, dans les années 465, l’Evêque Perpétuus enchâsse-t-il le saint tombeau dans une somptueuse basilique. Entre la sépulture et l’autel, une large place a été ménagée, afin que malades, estropiés, déments et possédés puissent s’y entasser dans un espoir de guérison. Plus qu’en tout autre lieu de pèlerinage les abords de l’édifice sont hantés par une véritable cour des miracles et les plus grands prodiges s’y produisent.
Après Geneviève, MARTIN connaîtra bien d’autres hôtes de prestige, et c’est sur le tombeau du saint évêque de TOURS que CLOVIS en 507, à la veille de la guerre contre les Wisigoths, viendra implorer l’assistance divine. Dans la dernière décennie du siècle, Clovis est maître du nord de la Gaule jusqu’à la Loire. Syagrius, dont l’armée à été battue en 486, s’est réfugiée à la cour de TOULOUSE, abandonnant au roi Franc l’hégémonie sur le « Royaume Romain ». Paris est désormais aux mains des Francs.
Ses origines, le prestige dont elle jouit et son expérience politique aidant, on imagine volontiers Geneviève aux côtés du roi Franc et de sa seconde épouse, CLOTHILDE, la très Chrétienne, tenant le rôle de conseillère ou de directrice de conscience. Mais c’est précisément à cette période que l’image de la sainte s’estompe. De la prise de pouvoir de CLOVIS, aucun mot. Des guerres successives qui repoussent sans cesse les frontières de la puissance Franque, aucun écho.

Quelles relations avec les rois Francs ?

Plus étonnant encore, ignorant superbement la marche de l’histoire, la Vita Genovefae passe sous silence la conversion, pourtant lourde de conséquences, du roi Franc et de son peuple. Chrétiens, les Francs scellent définitivement leur alliance avec les élites Gallo-Romaines, des rangs desquelles est issu le haut clergé, et, brandissant la Glorieuse Croix contre les Wisigoths Ariens, drapent leurs conquêtes dans le noble et pieux voile de la guerre sainte.
Ce silence induirait-il que Geneviève n’a participé en aucune manière à cette conversion ?
S’est-elle alors retirée du monde, ne se consacrant plus qu’à la prière et à l’administration de ses domaines de MEAUX, n’apparaissant que rarement à la Cour et seulement pour solliciter la grâce de quelque condamné ?
Ou est-ce l’auréole trop brillante dont se pare le fondateur de la dynastie Mérovingienne qui rejette la sainte dans la pénombre ?
Geneviève meurt « après avoir vécu plus de dix fois huit ans ».
De son décès, survenu vers l’année 502, et de ses funérailles nous ignorons tout. Sans doute, à l’exemple des obsèques de Martin à TOURS ou de Germain à AUXERRE, une foule dense accompagna-t-elle la sainte à sa dernière demeure.
Comment concevoir que les Parisiens aient négligé de rendre cet ultime hommage à celle qui, dans les heures de détresse et de tourmente, avait été leur providence ?
Sa sépulture, située dans un cimetière suburbain de la rive gauche, sur la colline qui porte aujourd’hui son nom, fut surmontée, dans un premier temps, d’un petit oratoire de bois.
Les Ariens venaient d’être défaits à VOUILLE, et l’édifice, construit probablement par les nombreux prisonniers Wisigoths, devenait le symbole même de l’orthodoxie triomphante. Le vocable choisi fut celui des Saints Apôtres, Clovis ayant dédié sa victoire à Saint PIERRE.
Le roi Franc matérialisait ainsi le lien qui l’unissait à une Rome devenue pour l’Occident la capitale incontestée de la Chrétienté. Mais cette titulature avait une autre résonance, car elle était également celle du mausolée de Constantin à CONSTANTINOPLE, et CLOVIS qui désirait que sa sépulture trouvât place dans la nouvelle Basilique, s’imposait ainsi à la conscience collective comme le nouveau Constantin.
Il fallait toutefois au roi un patronage qui lui fût propre et Geneviève lui fournit cette protection sainte dont il avait tant besoin. Après sa mort, en 511, la reine CLOTHILDE mena à bien l’achèvement de la construction et y fut également enterrée en 544.
De son vivant, Geneviève était vénérée par les Parisiens. Mais sa réputation avait déjà dès cette époque, dépassé les étroites limites de la Cité et l’ermite de Syrie SIMEON le Stylite, peu avant son décès survenu en 458, adressait à la sainte, par l’entremise d’un négociant Syrien de passage à ANTIOCHE, son respectueux salut. Les païens eux-mêmes, considéraient la vierge avec révérence et l’on sait que Childéric, bien que païen, l’aimait « d’une véritable vénération ».
Patronne de la Basilique funéraire royale, son culte dut s’organiser très tôt après sa mort. Le premier texte retrouvé qui l’atteste formellement et le Martyrologue Hyeronlmien daté de 592. Il n’entérine alors qu’un fait probablement déjà existant. Cette dévotion, en traversant les âges, s’amplifia et Geneviève devint sous l’ancien Régime, de par la vénération particulière que lui vouèrent les rois et les reines de France, la protectrice du pays tout entier.

Un recours en toute détresse.

Mais, avant tout Geneviève demeure la Patronne de Paris. Chaque fois que les Parisiens souffrent et tremblent, c’est à elle qu’ils adressent leurs prières.
La sainte semble d’ailleurs toujours aussi attentive aux malheurs qui frappent sa Cité et les ferventes supplications qui montent vers elle, mêlées aux fumées des cierges et de l’encens, ne sont jamais vaines. En 822, l’intercession de Geneviève met fin à l’inondation qui ravage maisons, églises et palais; lors du siège de Paris par les terribles Vikings, en 886, elle contraint les assaillants – jusque là victorieux – à se retirer; en 1130, elle éradique une épidémie de mal des Ardents – i.e maladie aujourd’hui identifiée à l’ergotisme, intoxication due à l’ingestion de seigle altéré par l’ergot, champignon se développant au sein de la plante lors de périodes d’humidité excessive – qui décime la population Parisienne. Plus près de nous, au début de la première Guerre Mondiale, lorsque les Allemands marchent sur Paris, les 5, 6 et 7 septembre 1914, l’église Saint Étienne du Mont, où repose la Châsse de la sainte, s’emplit d’une foule venue prier pour la sauvegarde de la France et de sa capitale.
Mais la sainte a oblitéré la femme et, aujourd’hui, s’étiole encore dans nos mémoires, telle une image d’Épinal, la silhouette d’une frêle jeune fille qui, un jour de juin 451, détourna de Paris, par l’ardeur de ses prières et la pureté de son innocence, le flot irréductible des hordes Hunniques. Si l’image’ est romantique, elle n’en est pas moins fausse et ce serait trahir la mémoire de Geneviève que de méconnaître l’envergure extraordinaire de cette femme d’action, remplissant tout à la fois avec clairvoyance et compétence les rôles de curateur et d’évêque de la Cité.
Pourtant, son origine Barbare, son choix de se consacrer à Dieu et surtout son sexe ne prédisposaient nullement la jeune femme à devenir la Patronne de Paris.
Dans cette société romaine déliquescente, où la femme est une éternelle mineure, la vie politique, fut-elle municipale, se décline au masculin. Quant à la sainteté, pour l’atteindre, une seule voie s’offre alors, celle qu’avait suivie Sainte Blandine trois siècles plus tôt à Lyon : Le martyre.
Il fallut à Geneviève toute son énergie et son intelligence pour sortir de la voie que son époque et sa religion lui de l’histoire. avaient tracée. Son appartenance à la classe aristocratique et surtout sa personnalité hors du commun lui permirent de s’affirmer comme le chef spirituel et politique d’un Paris pris dans la tourmente de l’histoire.

Fabienne Nitro-Guarriga.